Conférence de Pierre POLIN le 29 novembre 2008

Le 29 novembre 2008, à l'occasion de l'assemblée générale de l'ARPS, M. Pierre POLIN a donné une conférence sur le lotissement du Parc de Sceaux, et plus particulièrement sur les maisons d'architecte qu'on y trouve.

Voici le texte de cette conférence.

Un peu d'histoire et création du lotissement

Rappelons que ce lotissement faisait partie du Domaine du Château de Sceaux créé par Colbert et dont Le Nôtre dessina le beau parc à la fin du XVII ème siècle. La superficie du domaine s'étend à cette époque sur environ 227 hectares. Après les siècles passés, témoins d'une histoire riche en événements et après la Première guerre mondiale, le domaine du Château devient une charge trop lourde pour l'héritière du domaine, la Princesse de Cystria, descendante du duc et de la duchesse de Trévise qui firent construire le Château que vous connaissez, l'amenant à envisager de vendre le domaine à des lotisseurs.

Le maire de Sceaux Jean Baptiste BERGERET de FROUVILLE, ému par le danger d'anéantissement du domaine alerte les élus du département de la Seine qui votent l'acquisition de la propriété pour le prix de 13 millions de francs de l'époque, le 11 juillet 1923. Par la suite, sur décision du Conseil Général du département de la Seine du 13 juillet 1927, environ 52 hectares sont prélevés pour la création d'un lotissement s'étendant en partie sur la commune de Sceaux, en partie sur la commune d'Antony. Un Cahier des charges est agréé pour la vente des terrains à bâtir le 24 décembre 1928 par la commission administrative de l'aménagement de la banlieue et approuvé le 29 décembre suivant par le Conseil Général du département de la Seine.

Retenons que cette opération immobilière permit d'entreprendre les travaux de restauration du domaine du Château dont Léon AZEMA, architecte de la Ville de Paris, fut l'artisan dès 1927.

Caractéristiques et aspect du lotissement

Le lotissement des Riverains du Parc de Sceaux, détaché à l'est de ce qui fut jusqu'en 1923 le domaine du Château, épouse suivant une forme sensiblement triangulaire, traversée par la ligne du chemin de fer (RER B) le dénivelé du terrain partant du nord au croisement de l'Allée d'Honneur et de l'avenue Le Nôtre à l'ouest à la cote NGF 90, aboutissant au sud à la Croix de Berny à la cote NGF55 et remontant à l'est en bordure de la RN 20 jusqu'au groupe scolaire du Petit Chambord à la cote NGF 65. S'ajoutent la bande de terrain entre l'avenue du Président Franklin Roosevelt et la bordure nord du Parc du Château et la bande de terrain entre la rue Paul Couderc et la bordure nord du Parc de Sceaux.

Le département de la Seine désigna la Société Générale d'Aménagement Urbain, 26 rue de la Pépinière à Paris, pour élaborer le projet de lotissement. Le géomètre de cette société s'attacha avec élégance à distribuer en éventail les parcelles dans un réseau de voirie épousant par une implantation parallèle aux lignes de pente du terrain, la topographie des lieux et la présence de la ligne du RER B. Les parcelles hors périmètre du lotissement c'est à dire l'avenue du Président Franklin Roosevelt et la rue Paul Couderc sont naturellement constituées perpendiculairement à la voirie.

Cet ensemble pavillonnaire bénéficiant d'un grand espace libre a fait l'objet d'une composition homogène de qualité urbaine très bien adaptée aux lieux. Le tracé de la voirie offre des échappées visuelles sur un décor animé par le Parc départemental de Sceaux, l'Allée d'Honneur, la perspective vers le lycée Lakanal. L'aspect paysager, outre le lotissement lui-même, se complète avec l'avenue Le Nôtre, voie majeure, alliée à l'Allée d''Honneur sur lesquelles s'appuie le réseau de la voirie du lotissement. Il faut naturellement  citer au droit de l'avenue du Président Franklin Roosevelt et de la rue Paul Couderc, les fonds de parcelles bordant le Parc départemental de Sceaux.

De l'influence de l'architecture des années 30 - sa présence dans l'image du lotissement

Le lotissement est l'objet d'un Cahier des charges particulièrement strict et protecteur du site sans pour autant le figer dans une architecture imposée permettant, ainsi, aux propriétaires d'adopter un style de construction de leur choix. Dans ce contexte apparaissent de belles demeures inspirées par la banlieue pittoresque à dominance de pierre de meulières, briques et pierres apparentes, enduits blanc ou crépi parfois rehaussés de décors de céramiques, ou bien inspirées par le néo régionalisme, genre normand, basque, landais, provençal se distinguant  par leurs colombages et parfois leur haute toiture en tuiles.

Dans ce cadre pavillonnaire, quelques propriétaires firent, pour construire, appel à des architectes imprégnés de modernisme et au fait de l'enseignement artistique de l'école du Bauhaus (maisons bâties) créée par Walter Gropius à Weimar (Allemagne) en 1919 et installée en 1925 à Dessau (au sud de Berlin) dans des bâtiments construits par Gropius; ceux-ci constituèrent alors le plus illustre modèle de l'architecture nouvelle; on y trouve la mise en œuvre de matériaux nouveaux : ossatures en béton armé, murs de verre. Apparaît une esthétique nouvelle, fonctionnelle, donnant naissance à des masses architecturales épurées, aux lignes droites et aux couvertures en terrasse. Dans ses principes, le Bauhaus est prépondérant. Sous la pression du nazisme en 1933, son enseignement d'avant-garde doit cesser. La plupart de ses maîtres et de ses anciens élèves accueillis par les États-Unis avant 1939 continuent à influencer l'art moderne.

S'intégrant dans l'image du lotissement, plusieurs architectes, nés du besoin de s'affranchir du style classique des années qui succédèrent à la Première guerre mondiale, dessinaient à la demande de leurs clients des projets inédits mettant en œuvre les techniques du béton armé, les parements de remplissage entre ossature, le fer, l'acier, le verre en grande surface, source de lumière.

Il est intéressant de citer quelques réalisations d'architectes illustrant dans le lotissement les caractéristiques des années 30.

Villas  avenue Le Nôtre - 1932 - 1933 - 1935

Une des premières maisons du lotissement fut construite par Robert MALLET STEVENS, en 1932, usant avec une grande sobriété des techniques du béton armé : rez-de-chaussée partiellement grand ouvert, corps du bâtiment sur pilotis, baies horizontales ouvrant sur la façade, porte à faux de l'escalier extérieur conduisant à la terrasse. Récemment remise en état, cette villa est inscrite à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. On doit à Mallet Stevens (1846-1945) la construction d'immeubles d'appartements. Une rue de la capitale où il construisit des hôtels particuliers, porte son nom.
Construite par Julien POLTI en 1933

Sur deux niveaux en briques, toit débordant en tuile mécanique sur casquette, très grandes baies presque carrée, linteau en béton brut.

Julien POLTI édifia en Colombie la cathédrale de Manizates, près de Medellin et l'église de Cali au sud, près de l'Océan Pacifique.
Construite par Pol ABRAHAM en 1935

Éminent spécialiste du béton armé, cet architecte a cependant construit, à la demande de ses clients, une maison en briques pleines de parement, sans pour autant abandonner le béton armé pour les planchers, chaînage et terrasse. Il s'agit d'une habitation dont le style sobre rejoint, dans son esprit, les caractéristiques architecturales des années 30. A noter, les fenêtres d'angle dans le but de supprimer dans les pièces, les parois à contre jour. Pol Abraham est certainement l'un des protagonistes importants du Mouvement Moderne en France. Il construisit plusieurs immeubles d'habitation à Paris et des sanatoriums en Haute Savoie.

Villa avenue Racine

Construite en 1934 par Auguste PERRET

Rez-de-chaussée surélevé, toiture terrasse, structure en béton armé mais occultée par une maçonnerie en briques apparentes alliant modernité et tradition - grande rigueur dans la distribution des fenêtres verticales rythmées par les volets en bois. Dès 1905, Auguste Perret expose ses opinions dans l'intérêt et l'avenir de l'architecture en béton armé du fait de ses performances structurelles, ses qualités de solidité, son incombustibilité, libération des contraintes du mur porteur, d'où ces constructions jouant entre les pleins et les grandes baies vitrées verticales ou horizontales avec l'affirmation de structures en saillie. On doit à Auguste Perret (1874-1954) auteur de très nombreux ouvrages, entre autres le théâtre des Champs Élysées en 1913, l'église du Raincy en 1923, le musée des Travaux Publics à Paris en 1938. Il ne verra pas ce qui sera l'ultime consécration de son œuvre : le classement de la Ville du Havre au rang du Patrimoine Mondial de l'Humanité par l'Unesco.

Villa avenue Arouet à Antony

1934
Édifiée par Pierre PRUNET, architecte en chef des monuments historiques. Cette villa construite en briques ordinaires recevant un revêtement en mignonnette lavée, se distingue par un modernisme fait de volumes parfaitement équilibrés entre eux et couverts en terrasse. En plus des baies généreusement dimensionnées, une haute verrière de 10 mètres de haut éclaire un grand escalier.

Villa  avenue du Président Franklin Roosevelt - 1930  (mais transformée depuis)

Édifiée par Bruno ELKOUKEN. Maison dite " Villa Snégaroff ". Première maison de style moderniste de Sceaux, elle s'élève sur deux niveaux avec un toit en terrasse. La façade est d'une rigueur absolue enduite d'un crépi blanc. Il faut remarquer la tourelle en saillie de l'escalier. Bruno Elkouken, architecte d'origine polonaise, arrivé à Paris en 1920, est l'auteur de plusieurs immeubles construits dans la capitale dont celui du cinéma " le studio Raspail ".

Villa avenue du Président Franklin Roosevelt - 1933

Construite par Henri Bertrand ARNOUX, auteur du Pavillon de la Côte d'Azur lors de l'Exposition Universelle de 1937, cette luxueuse villa s'intègre elle aussi, au lotissement du Parc de Sceaux. Côté rue, elle arbore une façade en brique et béton. Côté Parc, elle prend des allures d'hacienda. Héliotrope, elle tourne alors vers le paysage et le soleil : balcon du grand salon ainsi qu'une superbe terrasse de deux cents mètres carrés, bordée par des arcades qui raccordent au fil du pas, les perspectives vers le Parc. Édifice couronné par une toiture débordante habillée de tuile canal.

Mais aussi ...

Il faut aussi noter parmi tous les maîtres d'œuvre talentueux, ayant participé à l'édification des demeures, Messieurs Edmond PETIT, René LOISEAU et Raymond LACOMBE.
Ceux-ci sont bien connus des Scéens. Ils signent de nombreux pavillons dont certains en pierres de meulière alliées à des décors en briques et en céramiques.

Autre témoignage de la richesse architecturale du lotissement, mais  hors des  années 30, on ne peut omettre de citer un grand architecte André LURÇAT, qui dans la période 1948-1951 est l'auteur des villas sis 21-25 et 35 rue Paul Couderc.

Portrait du lotissement

Avec opportunité, en achetant le Domaine de Sceaux, le département de la Seine, s'est proposé de restaurer le merveilleux Parc de Le Nôtre et d'affecter à l'habitation bourgeoise une partie des terrains situé en bordure Est du Parc. Il a chargé la Société Générale de l'Aménagement Urbain d'aménager ces terrains pour en faire la plus belle cité résidentielle de la région parisienne.

Ce rappel de l'origine du lotissement montre combien il bénéficie du privilège de la proximité du Château et d'un Parc de 180 hectares, joyaux de notre région comme l'évoque la publicité de l'époque. Il profite :

  • d'un cadre unique baigné d'une abondante végétation accompagnant la voirie et les jardins privés.
  • aux voyageurs, débarquant de la gare RER du Parc de Sceaux d'emprunter de beaux parcours pour se rendre au domaine départemental de Sceaux
  • de la proximité du lycée Lakanal
  • de communications vers Paris et d'autres lieux par un réseau de dessertes diversifiées.

Voilà donc un portrait non exhaustif de ce site, lequel, j'en suis certain, vous imprègne de son charme urbain et paysager.